
Il y a encore quelques années de cela vivait en France un homme dont la monstruosité aurait fait pâlir un chirurgien esthétique hautement réputé. Il avait, tenez-vous bien, une mâchoire de crocodile (oui, Madame !).
Mais il avait également, au grand agacement de tous ceux qui le croisaient, une terrible manie. Plusieurs fois par jour, alors qu’il s’ennuyait, l’idée lui venait d’ouvrir sa mâchoire démesurée, dévoilant ses rangées de dents tranchantes et jaunâtres, puis de la refermer brutalement, provoquant un claquement sec intolérable, ainsi qu’un crissement démoniaque, tel des ongles sur un tableau noir, ou pire encore : un violon dans des mains inexpertes.
Cet infâme son sinistre fut bien vite la cause de la vague de maux de têtes qui parcourut la plupart des foyers de la petite ville, et notre héros crocodilien devint bien vite la bête noire de tous.
Hommes comme femmes, enfants comme vieillards ; tous le haïssaient au plus haut point, tous échafaudaient les plus machiavéliques desseins pour se débarrasser de cette vermine, tous médisaient à son propos, mais aucun ne tenta d’en venir à bout – sans doute pensaient-ils qu’un jour justice serait faite, et que le Destin reprendrait la vie qu’il avait attribuée par mégarde à un être si vil.
Et justice fut faite ; un soir, alors que l’intéressé s’adonnait à son passe-temps favori dans sa petite demeure, à l’écart de la ville et de sa population, un coup de mâchoire trop violent trancha sa langue en deux dans un bruit de suçon atroce et envoya le morceau de chair sanguinolent valser à l’autre bout de la pièce.
Il ne comprit pas tout de suite ce qu’il venait de se produire. Intrigué par le petit bout de chair qui se recroquevillait sur lui-même au sol, à quelques mètres de là, il s’avança, se pencha et le recueillit dans sa paume.
Il l’examina sous tous les angles de son regard interrogateur, le palpa d’un doigt hésitant, comme s’il s’était agit d’une bombe sur le point d’exploser, le renifla et, flairant l’odeur du sang –de son propre sang ! -, il tourna de l’œil et s’évanouit.
Quand il se réveilla quelques minutes plus tard, il était allongé de tout son long sur le sol, serrant toujours dans sa main blême son morceau de langue, les cheveux baignant dans un liquide pourpre qui coulait à flot de sa bouche ouverte. Il ne savait que faire, et il resta planté là -ou plutôt couché là-, couvert de sang jusqu’aux chaussures, le regard sans vie, la main s’accrochant au petit bout de langue comme un enfant s’accroche à une poupée de chiffons...
Soudain, alors que son corps s’était presque entièrement vidé de son sang, il décida, après avoir longuement médité -car toute décision mérite réflexion- de rester en vie. Et pour se faire, il ravala tout le sang qui ne demandait qu’à s’échapper de cette bouche infernale et but tout ce qui s’était rependu au sol.
Au bout de quelques heures, le sang ne coula plus et le parquet de la demeure fut plus éclatant que jamais.
Notre étonnant personnage était de nouveau sur pieds, et se jura par la pensée (car il lui était difficile de parler sans sa langue) de ne plus fait claquer ses imposantes mâchoires.
Bien qu'il se fût plus ou moins tiré de sa mésaventure, il lui en resta quelques séquelles : il n’oublia jamais le goût exquis du sang, ni le bruit humide et obnubilant de la chair qui se déchire.
Un soir, alors que tous dormaient paisiblement, il s’enfuit vers les marais, et ne revint que les nuits sans lune pour se glisser dans l’ombre des ruelles malfamées et désertes, à la recherche d’une proie facile à se mettre sous la dent.
Le temps passa ainsi sans que personne ne le revît, et le souvenir de cet être monstrueux s’effaça peu à peu.
Il se peut qu’un jour, si l’envie vous prend d’aller vous promener dans les marais, vous entr’aperceviez deux yeux verdâtres et humides, à la surface de l’eau trouble ; alors, il sera préférable de rebrousser chemin avant qu’il ne soit trop tard.
Mais il avait également, au grand agacement de tous ceux qui le croisaient, une terrible manie. Plusieurs fois par jour, alors qu’il s’ennuyait, l’idée lui venait d’ouvrir sa mâchoire démesurée, dévoilant ses rangées de dents tranchantes et jaunâtres, puis de la refermer brutalement, provoquant un claquement sec intolérable, ainsi qu’un crissement démoniaque, tel des ongles sur un tableau noir, ou pire encore : un violon dans des mains inexpertes.
Cet infâme son sinistre fut bien vite la cause de la vague de maux de têtes qui parcourut la plupart des foyers de la petite ville, et notre héros crocodilien devint bien vite la bête noire de tous.
Hommes comme femmes, enfants comme vieillards ; tous le haïssaient au plus haut point, tous échafaudaient les plus machiavéliques desseins pour se débarrasser de cette vermine, tous médisaient à son propos, mais aucun ne tenta d’en venir à bout – sans doute pensaient-ils qu’un jour justice serait faite, et que le Destin reprendrait la vie qu’il avait attribuée par mégarde à un être si vil.
Et justice fut faite ; un soir, alors que l’intéressé s’adonnait à son passe-temps favori dans sa petite demeure, à l’écart de la ville et de sa population, un coup de mâchoire trop violent trancha sa langue en deux dans un bruit de suçon atroce et envoya le morceau de chair sanguinolent valser à l’autre bout de la pièce.
Il ne comprit pas tout de suite ce qu’il venait de se produire. Intrigué par le petit bout de chair qui se recroquevillait sur lui-même au sol, à quelques mètres de là, il s’avança, se pencha et le recueillit dans sa paume.
Il l’examina sous tous les angles de son regard interrogateur, le palpa d’un doigt hésitant, comme s’il s’était agit d’une bombe sur le point d’exploser, le renifla et, flairant l’odeur du sang –de son propre sang ! -, il tourna de l’œil et s’évanouit.
Quand il se réveilla quelques minutes plus tard, il était allongé de tout son long sur le sol, serrant toujours dans sa main blême son morceau de langue, les cheveux baignant dans un liquide pourpre qui coulait à flot de sa bouche ouverte. Il ne savait que faire, et il resta planté là -ou plutôt couché là-, couvert de sang jusqu’aux chaussures, le regard sans vie, la main s’accrochant au petit bout de langue comme un enfant s’accroche à une poupée de chiffons...
Soudain, alors que son corps s’était presque entièrement vidé de son sang, il décida, après avoir longuement médité -car toute décision mérite réflexion- de rester en vie. Et pour se faire, il ravala tout le sang qui ne demandait qu’à s’échapper de cette bouche infernale et but tout ce qui s’était rependu au sol.
Au bout de quelques heures, le sang ne coula plus et le parquet de la demeure fut plus éclatant que jamais.
Notre étonnant personnage était de nouveau sur pieds, et se jura par la pensée (car il lui était difficile de parler sans sa langue) de ne plus fait claquer ses imposantes mâchoires.
Bien qu'il se fût plus ou moins tiré de sa mésaventure, il lui en resta quelques séquelles : il n’oublia jamais le goût exquis du sang, ni le bruit humide et obnubilant de la chair qui se déchire.
Un soir, alors que tous dormaient paisiblement, il s’enfuit vers les marais, et ne revint que les nuits sans lune pour se glisser dans l’ombre des ruelles malfamées et désertes, à la recherche d’une proie facile à se mettre sous la dent.
Le temps passa ainsi sans que personne ne le revît, et le souvenir de cet être monstrueux s’effaça peu à peu.
Il se peut qu’un jour, si l’envie vous prend d’aller vous promener dans les marais, vous entr’aperceviez deux yeux verdâtres et humides, à la surface de l’eau trouble ; alors, il sera préférable de rebrousser chemin avant qu’il ne soit trop tard.