-CHS, déclara l’inspecteur Jack Connely, du FBI, penché sur la dépouille du malheureux.
-Céha quoi ? demandai-je, surpris.
-CHS : Combustion Humaine Spontanée. La victime s’est consumée sans contact avec une source de feu extérieure et en laissant intact, dans la plupart des cas, le milieu qui l’environne. C’est un cas plutôt rare, je dois l’avouer : le corps s’embrase de l’intérieur. Lorsque sa température atteint 1650°C, il y a très peu de chance d’en retrouver les ossements ; dans le cas présent, la combustion a été partielle : seuls la tête, la jambe gauche et l’avant-bras droit ont survécu. Le plus étonnant est que la tête n’a pas explosé sous l’effet de la chaleur…
J’ai bien peur que tu ne te trompes royalement sur la nature de sa mort, pensai-je.
Il soupira puis ajouta :
-En bref, y’avait pas de quoi déranger le FBI, surtout quand des dizaines de meurtres sont commis à New York en ce moment même…
J’écoutais d’un air distrait les explications de l’inspecteur, tout en contemplant les restes du Corbeau, qu’une faible lumière provenant du couloir éclairait. Ce pauvre homme n’y était pour rien… Combien d’autres personnes allaient-elles périr par la faute d’une seule ? Combien avaient déjà péri ? Et… qu’avais-je à voir là dedans ? Qu’y avait-il dans mon passé qui puisse motiver ce monstre à me pourchasser ?
Il fallait absolument que je trouve la réponse à cette dernière question… Où ? Le Noir Corbeau devait sûrement avoir laissé des indices avant de mourir…
Je pourrais jeter un œil dans son appartement… Encore fallait-il que je me débarrasse de cet agent du FBI. Le fait de fouiner dans les affaires de Raven attirerait ses soupçons, bien qu’il fût convaincu de ne pas avoir affaire à un meurtre.
Dans le couloir, j’entendis les pleurs étouffés de la concierge, toujours sous le choc, qui tentait de dissimuler son émotion dans un mouchoir démesurément grand.
-Savez-vous si Raven avait de la famille ?
-Il me semble que non… J’avoue qu’il n’était pas très loquace, fis-je.
Connely fit la moue.
-Encore un enterrement au frais de la ville, marmonna-t-il d’un air maussade.
Une idée me vint subitement.
-Je pourrais m’en charger.
-Vous ?!
Il me contempla d’un œil inquisiteur. Il était visiblement étonné.
-Pourquoi pas, lâcha-t-il finalement. De toute manière, ça ne regarde plus le FBI.
Il tourna les talons et alla nonchalamment rejoindre la pauvre Hannah en refermant la porte sur lui, me laissant en tête-à-tête avec le corps noirci et squelettique de Raven. Je grimaçai. Il faudrait que je m’accommode de sa présence.
Je me mis à observer en détail le lieu dans lequel je me trouvais. L’appartement ne se composait que d’une seule pièce. À peine plus grand qu’un placard à balais, pensai-je.
Contre le mur du fond, obstruant une unique fenêtre qui laissait passer quelques rayons de lumière, se tenaient des étagères couvertes de dossiers récents et anciens, gardées par quatre piles de vieux cartons.
Malgré la demi-pénombre, je distinguais un sol recouvert de paperasse ainsi que des murs d’un blanc immaculé, vides de tout tableau. Pas même l’ombre d’un portait familial ou d’un diplôme accroché là par fierté. Je cherchais des yeux un éventuel réfrigérateur ou même un lit : rien.
Tout portait à croire que cette pièce servait de poste d’observation.
L’obscurité, le désordre, la poussière, la présence de ce cadavre… Je frémis. J’avais l’impression de me trouver dans un cabinet de curiosité, ou même dans un musée plongé dans l’ombre où se dresseraient les silhouettes effrayantes des spécimens miteux y étant exposés…
Je m’imaginais le malheureux Raven momifié et cloîtré dans une vitrine dont le socle de bronze porterait l’inscription : « Cas de Combustion Humaine Spontanée. Etats-Unis –année 2007 »…
-Pense à autre chose, murmurai-je, pense à autre chose…
J’avais une peur bleue des musées depuis ma plus tendre enfance. Cela remonte au jour où ma mère –j’avais cinq ans – m’avait emmené au Muséum d’histoire naturelle de New York. Je m’y étais égaré et il avait fallu pas loin de dix heures pour qu’un gardien ne me retrouve enfin, tremblant de peur et recroquevillé entre deux monstres antédiluviens empaillés.
Je chassai d’un mouvement de tête ce souvenir de mon esprit et tentai de me concentrer sur mes recherches. Ta vie en dépend.
Par où allais-je commencer ? J’optai pour les piles de cartons. Je m’approchai et jetai un œil dans le premier venu : il contenait des vieux dossiers rangés par ordre alphabétique de A à C. De toute évidence, je ne trouverais rien là-dedans. Je le posai délicatement au sol et poursuivis mes fouilles. D, E… E ! Peut-être y avait-il quelque chose me concernant ?
Rien. Pas grave, il y a encore la lettre W, me dis-je.
Je me remis à éplucher les cartons un à un.
H, I, J. Au bout de quelques minutes, j’avais trouvé ce que je cherchais : le dossier Johnson.
Sur la pochette avait été tapé à la machine à écrire les mots suivants :
« Nom : Wolfe
Prénom : Edward
Âge : ? »
Les mains tremblantes, anxieux de ce que j’allais découvrir, je m’apprêtais à l’ouvrir, lorsqu’une voix glaciale dans mon dos m’en empêcha.
-Vous ne trouverez rien ici.
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