samedi 30 mai 2009

Chapter X

À l’intérieur de l’ouverture, des ossements humains étaient amassés… Des vingtaines de crânes où persistaient quelques touffes de cheveux semblaient avoir été mutilés au niveau du cou et de la boîte crânienne. Des mains aux phalanges manquantes où s’accrochaient des lambeaux de peau faisaient mine de vouloir sortir de leur tombeau de bois, des pieds sectionnés de leurs jambes respectives traînaient dans une vieille caisse en bois et juste à côté, couverts de poussière, s’entassaient des dizaines, non, des vingtaines d’instruments de tortures et d’instruments de laboratoire, ainsi qu’une petite collection de flacons où reposaient dans du formol des lambeaux de peau, des yeux, des phalanges, des morceaux de cervelle, du cartilage… et, tout en dessous… un simple vieux carnet.
Je détournai le regard et plaquai mes mains sur ma bouche pour m’empêcher de vomir tout de bon. Au bord du trou, Hurdson semblait calme, comme il l’était toujours en toutes circonstances. Il plongea sa main au milieu des restes des malheureux et remonta quelques ossements, histoire de les examiner de plus près, comme le ferait un archéologue.
-Qui serait capable d’une telle barbarie ? demandais-je sans le regarder.
Pas de réponse. J’osai un regard dans sa direction –au risque de tapisser le parquet de vomis. Il feuilletait attentivement le carnet de notes.
Combien d’ossements avait-il dû manipuler avant de parvenir enfin à le dégager ?
Quelques secondes plus tard, il le referma dans un claquement sec et me regarda droit dans les yeux. À cet instant, il ressemblait à Hannibal Lecter jeune, incarné par ce petit français que j’avais admiré pour sa prestation.
-Capable d’une telle barbarie ? Qui, en effet, hormis vous ?

Pendant quelques instants, je crus avoir mal entendu. Moi ? À l’évidence, Hurdson était devenu fou à lier !
-Vous ne me croyez pas, n’est-ce pas ? me dit-il comme s’il avait lu dans mes pensées.
-Pour… pourquoi aurais-je agi comme ça ? Je n’ai jamais été un mauvais homme.
-Nous avons tous une part de mauvais en nous, monsieur Wolfe.
-Mais enfin ! Jamais je n’aurais été capable d’un tel acte ! répliquai-je avec véhémence.
-Vous ignorez beaucoup de choses sur votre propre compte, poursuivit-il. À commencer par votre mère : depuis combien de temps ne l’avez-vous pas vue ?
À cette question, je ne répondis pas : j’en étais incapable.
-Vous ne l’avez jamais vue, n’est-ce pas ?
Je compris qu’il disait vrai : je ne me souvenais pas même de son visage.
-Qu’est-ce que je suis exactement ? Lui demandais-je en lui lançant un regard vaincu.
L’inspecteur sortit de sa poche le vieil album-photo et l’ouvrit. Je m’avançai pour regarder ce qu’il contenait.
Sur la première page figurait la photo en noir et blanc d’un homme et d’une femme en costume de mariés qui souriaient et se tenaient par la main. En dessous avait été écrit d’une main féminine les mots suivants :

« John et Helen Wolfe – mariage en 1842. »

-Qui est-ce ? demandai-je.
-Vos parents, lors de leur mariage.
Une sensation étrange me parcourut, comme si je retrouvais la mémoire. Je revoyais le 106, Golden Street, la maison où j’avais passé la majeure partie de mon enfance, au XIXème siècle en compagnie de mes deux parents et… le reste était vague.
Hurdson tourna la page. Une nouvelle photo apparut. Mes parents se tenaient dans le salon familial, en compagnie d’un petit garçon âgé d’environ sept ans. La femme tenait dans ses bras un tout petit bébé.
Une nouvelle vision me parvint. Le petit garçon de sept ans, c’était moi, et le bébé… Il s’agissait de mon petit frère, Philip, que j’avais aimé de toute mon âme dès sa naissance. Une larme perla au coin de mon œil droit et roula le long de mon nez.
J’arrachai l’album des mains de l’inspecteur qui me couvait du regard. Il semblait attendri.
Je tournais les pages les unes après les autres, recouvrant page après page la mémoire, me rappelant subitement de tous ces instants joyeux enterrés depuis un siècle et demi.
Une des photos me captiva. Un petit groupe de personnes, la mine sombre et triste, se trouvait devant la porte d’un cimetière. Il s’agissait de ma mère, mon frère, et moi. Il manquait mon père.
Je repensai alors aux momies de Golden Street, dans leurs prisons de verre : « John Wolfe - Renversé en 1867 par un fiacre. »
Il était mort, le jour où la photo avait été prise.
Tout me revint en mémoire : le décès de ma mère deux ans plus tard, celui de Philip, et… celui d’Elizabeth.
Après la mort de mon frère, je m’étais intéressé de près à la médecine, aux sciences naturelles, et j’avais entrepris mes études de médecine. C’était à cette époque que j’avais fais la connaissance d’Elizabeth, dont j’étais tombé profondément amoureux.
Après avoir reçu mon diplôme –j’avais dix-neuf ans-, je lui avais demandé sa main et elle avait accepté. Sept ans plus tard, elle rendit son dernier souffle, le 4 mai 1887. J’étais très affecté par la perte de cette femme que je chérissais autant que j’avais chéri ma famille.
La suite… J’avais oublié la suite. Des images confuses se bousculaient dans mon esprit.
L’inspecteur me scrutait d’un regard indéchiffrable.
-Que s’est-il passé après 1887 ?
Un léger sourire éclaira son visage pâle –sans doute était-il heureux que je fasse appel à ses compétences.
-Vous étiez devenu presque fou, à la mort de votre épouse. Vous avez déterré les dépouilles de votre famille. Vous croyiez que les morts pouvaient revenir à la vie via des moyens scientifiques… Votre but était de ramener à la vie ces personnes aimées que la mort vous avait si brutalement arrachées. Vous avez essayé de relever ce défi impensable. Mais pour cela, il vous fallait des corps. Des corps humains où vous prélèveriez les membres nécessaires à créer cette formule insolite. Vous vous êtes donc mis à tuer ces innocents (il montra d’un signe de la tête les cadavres dans le plancher).
Il marqua une pause puis reprit :
-Après trois ans consacrés à vos recherches, vous vous êtes aperçu que vos travaux vous prendraient bien plus d’une vie. Que faire ? C’est alors que vous vint l’idée de faire appel au Diable (je sentis un frisson parcourir mon corps). Je ne sais par quel moyen, vous êtes parvenu à l’invoquer et vous avez passé un pacte avec lui : en échange de votre âme, vous lui avez demandé qu’il vous offre la vie éternelle. Il vous l’a accordée. Après cela, vos recherches ont repris. Vous assassiniez de nouveau, jusqu’à cette rencontre.
Il marqua une nouvelle pause, plus longue, cette fois.
-Cette rencontre inattendue avec la fille d’une de vos victimes. Cette confrontation poignante avec cette malheureuse petite orpheline vous fit prendre conscience de la monstruosité de vos actes. Elle était devenue une pauvre enfant seule et sans logement, sans même de quoi s’habiller ou se nourrir. Attristé, vous avez décidé de faire une croix sur le passé, de cesser le carnage et de mettre un terme à vos recherches. Vous adoptâtes la fillette et plus jamais on n’entendit parler d’Edward Wolfe. Votre vie se prolongea, la fillette mourut, et toujours vous gardiez le souvenir de votre vie d’assassin et de votre pacte avec le diable. Ce passé vous rongeait. Vous vous sentiez monstrueux, méprisable. L’envie de mettre fin à vos jours devint une obsession, et, un beau soir du 23 Février 1999, vous vous jetâtes du haut de 7ème étage d’un immeuble. Votre vie aurait dû s’arrêter là, mais Satan en avait décidé autrement. Lorsqu’on vous découvrit, étalé sur le sol d’une ruelle sombre, les côtes brisées, baignant dans une marre de sang, mais vivant, on vous transporta d’urgence dans l’hôpital le plus proche, où on vous sauva la vie et où on vous rééduqua. Vous oubliâtes votre passé entièrement, mais ce dernier n’avait pas échappé à un nouveau personnage : William Raven, qui travaillait dans ce même hôpital. Aucun détail de votre existence ne lui échappa. Lorsque vous vous installâtes dans votre appartement de Norton Avenue, il s’établit un poste observatoire pour épier vos moindre faits et gestes…
-Et, comprenant que le Diable viendrait réclamer son dû, il a tenté de me prévenir, complétais-je.
Hurdson hocha la tête. Je me sentis abattu. Quelques heures auparavant, je me serais considéré comme quelqu’un d’innocent, mais à présent j’étais à mes yeux rien de plus qu’un meurtrier. Je ne cherchais plus à échapper au Diable. Il me semblait que mourir dans d’atroces souffrances comme celles qu’avaient connues William Raven était la seule façon de punir une âme aussi vile que la mienne.
Hurdson interrompit mes réflexions.
-Je dois m’avouer vaincu : le Diable n’est pas un ennemi banal, et aucun stratagème ne vous fera passer entre ses griffes.
J’acquiesçai. Je n’avais plus la force de continuer, de toute façon.

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